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Santé du dirigeant de PME, stress et sentiment de cohérence : premiers résultats et programme de recherche

Publié le 8 février 2015 Mis à jour le 8 avril 2015

La place centrale du dirigeant en PME et son rôle essentiel quant à la survie et la pérennisation de son organisation ne sont plus à démontrer. Très peu de petites entreprises survivent à la disparition de ce dernier...

Ainsi, il est fondé d’avancer que la santé du dirigeant est le premier capital immatériel de l’entreprise de petite taille (Torrès, 2012). Être le seul maître à bord, prendre des décisions quotidiennes impliquant le système de gestion de la PE dans son intégralité, exigent des ressources spécifiques et des traits de personnalités particuliers.

Parmi les conséquences délétères du stress, l’épuisement émotionnel, ou burn-out, est celle dont les conséquences sont les plus graves pour l’entreprise, pouvant mener à sa disparition pure et simple. Il serait ainsi intéressant de voir si les entrepreneurs ont une résistance au stress supérieure à celle de la population. Une étude récente lancée par la CGPME 77 et l’ARACT (2011) montre que 79 % des patrons de TPE et PME souffrent du stress et de ses conséquences. Face à une situation d’entreprise où le dirigeant est confronté à des stimuli contradictoires et doit prendre des décisions, l’apparition d’un stress perçu comme affectant le bien-être (Bruchon-Schweitzer, 2002) est inévitable. En 2011, l’INSERM conclut, au terme d’une expertise collective menée sur le stress et la santé des travailleurs indépendants en France1, à une quasi-absence de données sur la santé de cette catégorie de travailleurs. Comme le souligne Torrès (2010), « L’étude des croyances, attitudes et comportements des petits patrons à l’égard de la santé physique et mentale sont encore des domaines vierges en recherche ». Si quelques travaux statistiques existent sur leurs problématiques de santé, leur hétérogénéité ne permet d’en tirer que quelques conclusions éparses. En effet, des professions aussi différentes que les artisans, les commerçants, les professions libérales sont regroupées sous le vocable « professions indépendantes » dans les études.
Or les contenus de travail et les risques de santé encourus ne peuvent être comparés (Torrès, 2012). Dans ce contexte, s’il apparaît pertinent de s’intéresser aux problèmes de santé rencontrés par cette population particulière (orientation pathogénique de la recherche fondée sur le modèle biomédical classique), il est tout aussi intéressant et novateur de s’interroger sur les facteurs qui aident au maintien ou à l’amélioration de la santé. C’est dans cette perspective que nous inscrivons cette recherche, à la suite des travaux d’Aaron Antonovsky et de la
théorie salutogénique (littéralement « origine de la santé »). Le concept central de cette théorie est le sentiment de cohérence (SOC) et l’étude de ses liens avec la santé et le stress. Le SOC est présenté comme une orientation au regard de la santé, une ressource permettant de composer avec le stress lié à des expériences de vie négatives. Combinée à d’autres ressources, une orientation positive au
regard de la santé sert de préalable au développement d’un fort sentiment de cohérence (Antonovsky, 1987). Ainsi, il a été démontré qu’une personne ayant un fort sentiment de cohérence consomme moins de drogues, de tabac et d’alcool (Kuuppelomäki, Utriainen, 2003). La recherche s’intéressant au lien entre un fort sentiment de cohérence perçu et la gestion/réduction du stress en milieu de travail est devenue courante. Des travaux récents montrent « qu’un fort sentiment de cohérence protège contre l’anxiété, la dépression et l’épuisement professionnel » (Roy, O’Neill, 2012, p. 37). Ces auteurs soulignent aussi que plusieurs études ont démontré qu’un fort sentiment de cohérence a un effet de promotion de la
santé au travail. À notre connaissance, seules les populations d’employés (salariés et managers) ont fait l’objet d’études sur le SOC. Les dirigeants d’entreprises semblent absents de ces préoccupations de santé.
Au plan pratique, se préoccuper de la santé du dirigeant de PME et des variables affectant celle-ci, apparaît pertinent tant est forte l’importance économique de ces organisations. La France compte 3,2 millions de PME, soit 99,9 % des entreprises (INSEE, 2012). Elles représentent 52 % de l’emploi salarié. Elles réalisent 38 % du chiffre d’affaires, 49 % de la valeur ajoutée et 43 % de l’investissement.
Il est intéressant également de pouvoir participer à l’amélioration de l’état
des connaissances sur une variable modératrice de la santé, le sentiment de cohérence. Ce concept est intégré depuis plus d’une dizaine d’années à de nombreuses politiques de santé publique, notamment dans les pays de l’Europe du Nord. En effet, depuis 2003, l’École nordique de santé publique a monté un projet salutogénique. L’objectif principal est de fournir une compréhension plus complète
du concept SOC en examinant systématiquement, en analysant et synthétisant les preuves sur le concept salutogénique (Eriksson, Lindström, 2005). Selon ces auteurs, cette étude est la première tentative globale d’examen de l’ensemble du territoire de la recherche salutogénique après la mort soudaine et inattendue d’Antonovsky. Si le concept de SOC trouve maintenant des échos favorables dans
d’autres régions du monde (Lindström, Eriksson, 2010), il est pour le moment absent des préoccupations de santé publique en France. Il nous paraît important de sensibiliser les pouvoirs publics, dans une approche responsable et praxéologique aux variables qui influent sur la santé des femmes et des hommes qui sont le fondement de l’économie du pays. Au plan théorique, l’interdisciplinarité de cette recherche mêlant sciences de gestion, sciences cognitives et psychologie de
la santé nous semble innovante. L’étude de la santé du dirigeant de PME est un domaine encore peu exploré. En effet, si de très nombreuses études en psychologie médicale ont étudié les notions de SOC sur des populations extrêmement diversifiées (infirmières, patients, scolaires, SDF, étudiants, hommes vs femmes…),
en lien avec des problèmes de santé spécifiques, ce concept a pu également être analysé en situation d’entreprise, mais toujours sur des populations d’employés (Van Schalkwyk, Rothmann, 2008, ; Muller, Rothmann, 2009) ou de managers (Coetzee, Viviers, 2006). Aucune étude sur la SOC n’a, à notre connaissance, été menée sur des dirigeants de PME. Enfin, au plan méthodologique, une étude quantitative empirique portant sur 368 dirigeants de PME confirme l’existence d’un sentiment de cohérence relativement élevé dans cette population. Au-delà de la confirmation de la fiabilité et de la cohérence de l’échelle de mesure du sentiment de cohérence dans la population étudiée, nous comparons nos résultats à d’autres résultats publiés au plan international. Cela nous amène à présenter des
hypothèses qui font l’objet de tests au sein d’un vaste programme de recherche portant sur les différents aspects de la santé des dirigeants de PME.

Mis à jour le 08 avril 2015